• migration vers les villes (4) / Hervé Rouxel 2005

     

    Le manège ( extraits )

        

    Avec Céline nous avons vu l’entrée en lice des transports en commun dans la vie de la banlieue. Voyons maintenant les effets du RER conjugués à ceux de la société libérale qui nous noie chaque jour un peu plus…

     

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    Hervé Rouxel, né en ?, employé de burlingue, écrivain, ironiste *

     

     

    Ça y est Popeye, nous revoilà dans les épinards ! RER, ligne A, entre Nation et La Défense, entre huit et neuf... L'heure où les pingouins regagnent la banquise, le coup de feu du matin, la cohue quotidienne, des wagons de bestiaux à la queue leu leu, un train toutes les minutes, trois mille pékins dans chacun d'eux, une moyenne de deux cent cinquante bipèdes par charrette, pour seulement quatre-vingt places assises, autant dire que y'a de la joie dans les cœurs, quand chaque matin les larbins partent au turbin...

    ……..

    La Défense, fin du voyage ! Les deux tiers des voyageurs y descendent : ici c'est la Mecque de l'employé de burlingue... Sitôt les portes ouvertes, des hordes de pèlerins jaillissent et envahissent le Lieu Saint, en quelques secondes, un déluge d'embouteillage se forme aux pieds des escaliers mécaniques ! Le quai dégueule de partout, cravates et tailleurs à perte de vue, toute résistance est vaine, il faut se laisser porter par le courant, cohue en branle, masse grouillante, infatigable serpent qui rampe et se hisse vers le parvis...

    ……..

    Un matin anodin, je n'étais presque pas en retard et il me manquait de la monnaie pour m'offrir une pâtisserie, je crevais de faim... En haut de l'escalier il y a un distributeur, alors je m'y suis arrêté, au moment de m'engager vers l'appareil j'ai croisé un homme, son visage m'a frappé : il n'avait pas d'expression... Après avoir retiré quelques billets, je suis revenu sur mes pas, je m'apprêtais à rejoindre la Civette pour y dévorer une viennoiserie, et puis, l'homme est revenu, planté sur une marche de l'escalator... C'est alors que s'est produit la chose : parvenu au sommet de l'escalier, au lieu de s'en éloigner comme n'importe qui l'aurait fait, l'individu est allé calmement vers l'autre rampe, celle qui descend, et il s'est à nouveau évanoui... J'étais intrigué, mais mon estomac était en pleine mutinerie, alors avant qu'il ne s'empare du rafiot, je me suis précipité en direction du troquet ! J'ai avalé deux croissants et, l'équipage ainsi découragé, je suis allé prendre mon café à l'autre bout du zinc, à cette place on peut y surveiller l'escalator...

    Au bout de quelques secondes, le type a refait surface, et pareil que tout à l'heure, il est allé rejoindre l'autre rampe, et s'est volatilisé de la même façon... La minute suivante il réapparaissait sur l'autre escalier et recommençait son manège, le plus naturellement du monde, sans que personne n'y prête attention... Cet hurluberlu était tout simplement en train de faire des ronds ! J'ai grillé deux ou trois pipes, et le type était toujours là, j'ai fini par m'asseoir, et par m'abandonner à l'idée que Leroy me passerait son perpétuel savon pour mes « horaires délirantes », j'ai commandé un autre café, j'ai encore fumé des clopes, je ne quittais plus des yeux l'escalator, toutes les minutes, la tête de l'autre fêlé refaisait surface : l'énergumène avait pété les plombs, pas d'autre explication ! Qu'est-ce qu'il foutait à monter et descendre les escalators ? Ça faisait maintenant plus d'une heure qu'il merdouillait dans le toboggan... Il avait pourtant l'air tout à fait net, habillé correctement, une mallette à la main, pas de signe particulier, sauf peut-être le visage, ni terne ni enjoué, une figure plutôt neutre, sans orientation précise vers un sentiment ni vers un autre... Peut-être était-il en avance pour un rendez-vous... Et comme il n'avait pas le sou, il patientait de cette façon... Ou alors il était dans des réflexions, oui souvent lorsque l'on pense à quelque chose, on marche ou on déambule, et donc pourquoi ne pas errer sur des escaliers mécaniques, une sorte de promenade spirituelle...

    Il n'avait pas l'air de gamberger des masses pourtant, ni de patienter beaucoup d'ailleurs, non, décidément il n'avait l'air de rien, ce barjo sur son tourniquet ! Je suis resté jusqu'à l'heure du déjeuner à attendre... Attendre quoi ? Attendre rien, il ne s'est rien passé, il a disparu tout simplement, ou plutôt, il a cessé de réapparaître... Je suis encore resté un peu, j'ai même été faire un tour d'escalator moi aussi, pour être certain qu'il n'était plus là, et puis je suis quand même allé au turbin, me faire décompter une demi-journée...

    Cet événement insignifiant, je l'ai compris bien plus tard, m'a totalement démoli la cervelle. Je suis resté longtemps fixé sur l'idée que la vie était rythmée par des événements, des événements clairement identifiés, ceux-là même que tout le monde connaît ou rencontrera : examen, union, naissance, déménagement, perte d'emploi, embauche, acquisition immobilière, accident, adultère, retrouvailles, séparation, maladie, décès d'un proche, vente d'un bien, voyage, etc... Des bouleversements qui, à chaque fois, insufflent une nouvelle direction à une existence... Et c'est faux ! C'est complètement faux, tous ces jalons codifiés sont purement artificiels, ils ne reflètent pas le relief réel de nos vies ! Les vrais changements sont imperceptibles, à tel point que souvent, nous en constatons les effets, sans en deviner les origines... C'est ainsi qu'un enfant comprendra qu'un jour il va mourir, bien après qu'on le lui ait expliqué, c'est une découverte qu'il fera seul, à un moment inattendu, cette révélation sera déclenchée par un événement dont il ne se souviendra sans doute pas, et pourtant, ce changement, indiscutablement le plus brutal de tous, le transformera à jamais...

    Et voilà qu'untel, de cette même façon fortuite, comprend un jour qu'il n'est pas heureux, qu'il ne le sera jamais... Une autre s'aperçoit, on ne sait pas pourquoi, qu'elle n'aime plus son époux, qu'elle ne l'a jamais aimé mais qu'ils resteront quand même ensemble, que c'est idiot, que c'est comme ça... Et celui-ci, solide comme un roc, qui tout à coup, se met à avoir peur, peur d'être malade, de souffrir, et ça ne le quittera plus, ça le tuera... En voilà un qui voit son enfant grandir et finit par réaliser que sa vie à lui est presque terminée, que c'est maintenant celle de son fils, contre cela il n'y a rien à faire... Et une femme, jeune encore, et déjà aux prises avec l'incessant enchaînement de tout et de rien, elle est tout à coup effrayée de l'allure effrénée, du rythme sans répit, du temps qui passe si vite, si vite, et qui bientôt la fera laide, lui défendra d'enfanter, si elle ne se dépêche pas, comme le temps passe, si elle ne se dépêche pas...

    Dans un parcours, c'est ce genre de petit déclic qui file la grande claque, et propulse nos existences chaque fois un peu plus près de leur destination finale... C'est ce genre de petite mésaventure qui m'était arrivé ce fameux matin où j'avais aperçu l'autre turlupin faire ses couillonnades dans les escalators !

    Il m'avait salement amoché la brute, j'étais quand même resté presque quatre heures à le voir faire son numéro... Quatre heures à assister au défilé du vide et de la vacuité, le ressac ininterrompu d'une vie fade et insipide qui aurait pu être la mienne ou celle d'un autre, celle d'un anonyme sans visage qui, quarante années durant, monte et descend les marches d'un escalier, un escalier qui ne mène nulle part, et qui n'est finalement placé là que pour occuper l'existence terriblement stérile et inutile de cet individu, noyé dans la foule, perdu au milieu de sa propre vie ! Mes amis, quel coup de douze dans le pouf, sur le coup je n'ai rien senti... Mais alors depuis, depuis que j'ai réalisé, quand ça m'a fait tilt, alors là...

    J'en ferme plus l'œil de la nuit…

     

     

    Le manège, paru dans Ironie n°  110 nov-déc 2005  texte intégral  http://ironie.free.fr/iro_110.html 

     

    Intégré en 2009 dans le roman ‘’les années d’or’’   http://lesanneesdor.hautetfort.com

     

    * voir cette part de son activité ici  http://ironie.free.fr/

     

     


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