• le mort a saisi le vif / Jean-Claude Guillebaud 2010

    Le mort a saisi le vif 

      

    Quand le libéralisme ne fait que reproduire les tics de l’ancienne langue de bois marxiste.

     

     

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    Jean-Claude Guillebaud , né en 1944, écrivain, essayiste et journaliste. Prix Albert Londres 1972.

     

     

     

    Jean Daniel a raison : nous ne devons pas nous borner à « crier » contre l’iniquité du néolibéralisme. Il faut, sans relâche, en déconstruire la fondamentale sottise. Proposons une approche. Les prosélytes du marché et les cléricaux du capital sursauteraient si on leur disait que leur vision du monde ressemble dorénavant à celle des anciens marxistes. Or tel est bien le cas. Depuis la chute du communisme, tout s’est passé comme si, en se rigidifiant, le capitalisme avait repris ingénument à son compte les dogmes controuvés du système vaincu. Bien qu’elle fût en tout point ahurissante, cette recopie est passée inaperçue.

    Un vieil adage juridique, que les notaires connaissent bien, nous aide à comprendre le phénomène. Il affirme, à propos d’une succession, que « le mort saisi le vif par son hoir [héritier] le plus proche ». Les choses se sont bien déroulées ainsi depuis vingt ans. Entre les traits du vainqueur (le vif) et ceux du vaincu ( le mort), la ressemblance n’a cessé de s’accuser. Aujourd’hui, elle crève les yeux. Donnons quelques exemples, liste non limitative.

    L’arraisonnement de l’économie politique par les mathématiques a permis de prétendre que la théorie libérale ou le « consensus de Washington » étaient rationnels, donc indiscutables. Ce faisant, on réinventait à nouveaux frais le dogme du « socialisme scientifique » dont on mesure rétrospectivement l’absurdité. La vulgate néolibérale telle qu’elle est enseignée dans les écoles de commerce se fonde pourtant sur cette superstition. En réalité, l’économie politique véritable consiste à user des moyens adéquats pour faire aboutir un « projet », subjectif et éthique, c’est-à-dire démocratiquement choisi. Elle est le contraire d’une science. De même la référence obsessionnelle à la mondialisation ressuscite, sous une autre appellation, le fameux « sens de l’Histoire » auquel le marxisme nous sommait d’obéir. Dans un cas comme dans l’autre, on convoque une pseudo-contrainte « objective » pour éliminer la principale liberté démocratique : celle de la décision.

    On psalmodie du même coup une mirobolante « promesse », celle de la prospérité planétaire à venir. On reprend ainsi, sous une autre forme, les expressions en usages dans l’ancien monde communiste : avenir radieux, lendemains qui chantent et autres turlupinades. Elles faisaient office d’opium du peuple et devaient convaincre ce dernier de consentir aux sacrifices du présent au nom du futur qui reculait à mesure. Les néolibéraux nous répètent aujourd’hui que les souffrances sociales sont le prix à payer pour atteindre l’équilibre des comptes publics et la compétitivité, c’est-à-dire le bonheur. Sous ce déguisement se cache bien le slogan menteur de l’ « avenir radieux ».

    La même remarque s’impose au sujet de ce que j’appelle déni du réel ou persévérance diabolique. Dans l’ancienne langue de bois marxiste, on excusait les dysfonctionnements de l’économie centralisée en expliquant que ces économies n’étaient « pas assez » communistes. On procède pareillement aujourd’hui : les défaillances, les injustices et les blocages de nos économies prouveraient que ces dernières ne sont « pas assez » privatisées et déréglementées. Même tour de passe-passe, même déraison idéologique. Quant à la confiscation du pouvoir d’achat par une minorité d’ultrariches alors même que tous les autres sont abandonnés à leur sort, qu’est-ce donc sinon la résurgence du phénomène de la « nomenklatura » qui privilégiait à l’Est une infime et arrogante minorités d’apparatchiks ?

    Certes, on dira qu’entre ces deux jumeaux historiques une discordance fondamentale demeure : celle de la liberté. Soit. Notons pourtant que le renforcement insidieux sur le Vieux Continent, d’une démocratie autoritaire fondée sur la surveillance, le flicage et la pénalisation, réduit peu à peu la différence. Au bout du compte, les dirigeants chinois qui mettent en œuvre un « vrai » système capitalo-communiste ont compris cette objective – et effarante – convergence.

    C’est contre elle qu’il faut être, à notre tour, des « dissidents » résolus.

     

    Source Nouvel Obs 16-22 décembre 2010

     

    Merci à PRo pour l'information

     

     

     

     


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