• la société de l’avenir / William Morris 1887

    La société de l’avenir 


     

    Extraits de la conférence que William Morris devait donner devant la section de la Ligue Socialiste de Hammersmith le 13 novembre 1887, le fameux «Dimanche Sanglant*». Aussi la reporta-t-il d'une semaine puis la donna encore cinq fois ici et là.

    Elle fut publiée dans Commonweal, la revue hebdomadaire de la Ligue Socialiste.

     

    Les idées de William Morris ont beaucoup influencé Walter Gropius...(voir article précédent) 

     

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     portrait par Vallotton

      

    William Morris, 1834-1896, dessinateur, poète, romancier, traducteur, peintre, théoricien, et acteur notable du mouvement socialiste britannique.

     

    … Le monopole des moyens de production doit disparaître: ceux qui participent à la production marchande doivent pouvoir user eux-mêmes, à tout moment, des biens qu'eux seuls créent, sans être contraints d'en abandonner la meilleure part au propriétaire oisif. Nous croyons aux vertus régénératrices de cette honnêteté élémentaire et pensons que le monde ainsi libéré entrera dans un nouveau cycle de progrès.Nous sommes persuadés qu'en mettant fin à un système de production déliquescent et déficient on n'abolira pas les avantages acquis mais on les mettra au contraire à la disposition de tous, au lieu d'en limiter la jouissance à quelques-uns. En un mot,aujourd'hui le rôle des réformateurs est moins de prophétiser que d'agir.

    L'amélioration des conditions matérielles qu'entraînera un travail libre laissera à tous plus de loisirs et plus de temps pour penser. Les tentations ayant changé, le nombre de crimes diminuera. Enfin, le développement du bien-être et de l'éducation nous délivrera progressivement de nos maux, tant corporels que spirituels. En bref, nous savons que le monde ne peut progresser dans les domaines de la justice, de l'honnêteté et de la bienveillance sans que ne s'améliore l'ensemble des conditions matérielles d'existence.  
    Mais à côté de ce que nous savons, qui nous incite à organiser l'agitation en faveur d'une transformation sociale radicale, il y a ce que nous ne savons pas et que nous pouvons seulement imaginer.
    En fait, les partisans de la révolution sociale se divisent, comme les autres, en deux familles d'esprit: ceux qui sont portés à l'analyse théorique et ceux qu'attire surtout l'activité constructive. Appartenant moi-même à ce dernier groupe, je suis pleinement conscient des dangers que nous encourons et, plus encore peut-être, des plaisirs qui nous échappent. Je suis, me semble-t-il, aussi reconnaissant que je le dois aux esprits plus théoriciens qui nous remettent dans le droit chemin lorsque notre désir d'action nous égare, et je suis aussi, je le confesse, quelque peu envieux de la béatitude qu'ils connaissent en s'abîmant dans la contemplation de la perfection de leur théorie favorite. Bonheur dont nous ne jouirons jamais, ou rarement, nous qui utilisons nos yeux plutôt que la puissance du raisonnement pour examiner comment va le monde.
    je me contenterai donc, pour le moment, de parler des visionnaires, c'est-à-dire des gens pratiques. Je dois commencer par vous confesser quelque chose, à savoir que nos visions à nous, visionnaires ou gens pratiques, diffèrent largement entre elles et que nous ne sommes guère passionnés par celles des uns ou des autres; en revanche, les théories émanant des esprits analytiques diffèrent peu entre elles, et ceux-ci sont extrêmement intéressés par leurs thèses respectives--de la même façon qu'un boucher s'intéresse à un boeuf: pour le dépecer.
    Je ne vais pas tenter de comparer mes visions avec celles d'autres socialistes, mais simplement vous parler de certaines d'entre elles, en vous laissant le soin de faire la comparaison vous-mêmes (si vous faites partie des visionnaires), ou de vous consacrer à la critique (si vous êtes plutôt théoriciens). Je m'apprête, en bref, à vous livrer un chapitre de mes confessions. Je souhaite décrire ici la société de l'avenir telle que je la désire, comme si je devais y renaître. Il est probable que vous trouverez assez étranges certaines de mes visions.
      

    Il me faut bien supposer, pour commencer, que la réalisation du socialisme tendra à rendre les hommes heureux. Mais qu'est-ce qui rend les hommes heureux ? Une vie pleine, libre, et la conscience de cette vie. Ou encore, employer agréablement notre énergie et jouir du repos que sa dépense nécessite. Voilà ce que j'entends par bonheur pour tous; cette définition couvre toutes les différences de tempérament et d'aptitude, des plus énergiques aux plus paresseux.

    Tout ce qui entrave la liberté et la plénitude de la vie, quelque séduisante qu'en soit l'apparence, est mauvais; on doit s'en débarrasser aussi vite que possible. Les hommes sensés, ceux bien sûr qui souhaitent être heureux, se doivent de ne pas l'endurer.
    Voilà de ma part un aveu qui, je le crains, révèle un esprit bien peu scientifique. Il suggère que les hommes usent de leur libre arbitre, ce que réfute, me semble-t-il, la science la plus récente.
    Je veuxdémontrer que si l'homme est le produit des conditions extérieures, comme je le pense intimement, il doit être de son ressort en tant qu'animal social (ou de celui de la société, si vous préférez) de créer le milieu qui fait de lui ce qu'il est. L'homme crée et doit créer ses conditions de vie: qu'il en soit donc conscient et qu'il les crée à bon escient.  

    A-t-il agi ainsi jusqu'à présent ? Je crois qu'il a essayé mais seulement avec un succès limité et d'ailleurs sporadique. Cependant, il est fier des résultats de ce succès qu'il appelle civilisation. la civilisation [est] bonne en tant qu'étape mais mauvaise en tant que fin. C'est dans ce sens-là que je me déclare ennemi de la civilisation. Mon idéal d'une nouvelle société ne pourra être réalisé sans la destruction de la civilisation.

    Car si le bonheur consiste à jouir de l'emploi de notre énergie et du repos nécessaire, il me semble que la civilisation, considérée d'un point de vue statiquetend à nous interdire ces jouissances: elle réduit l'homme, privé de volonté, au rang de machine et lui retire progressivement, avec ses fonctions animales (à l'exception des plus élémentaires), le plaisir qu'il prenait à les remplir.


    La société de l'avenir, telle que j'en conçois l'idéal, se caractérise d'abord par le règne et le développement de la liberté et de la volonté individuelles, que la civilisation ignore et même combat; ensuite, par la fin de cet esclavage qui nous rend dépendants, non pas des autres hommes, mais de systèmes artificiels conçus pour éviter aux individus toute peine et toute responsabilité humaines. Et, afin de renforcer cette volonté chez les humains, j'exige avant tout qu'ils mènent une vie animale libre et sans entraves; j'exige la suppression totale de tout ascétisme. Si nous nous sentons le moins du monde avilis lorsque nous sommes [66] amoureux, ou joyeux, ou affamés, ou fatigués, c'est que nous sommes des animaux inférieurs et donc des hommes misérables. La civilisation nous pousse à avoir honte de tels actes ou de tels sentiments et nous demande autant que possible de les cacher ou, sinon, de trouver d'autres personnes pour se substituer à nous. En réalité, il me semble qu'on pourrait définir la civilisation comme un système organisé de façon à réserver à une minorité privilégiée l'exercice par procuration des facultés humaines.

    Cette exigence concernant la suppression de l'ascétisme en entraîne cependant une autre: la suppression du luxe. Cela vous semble peut-être paradoxal ? Pourtant ça ne l'est pas. Qu'apporte le luxe, si ce n'est une insatisfaction malsaine à l'égard des joies simples prodiguées par notre douce terre ? Le luxe n'est que la distorsion de la beauté naturelle des choses en une laideur perverse, apte à satisfaire l'appétit blasé d'un homme qui n'en est plus un, puisqu'il ne travaille plus ni ne se repose. Dois-je vous rappeler ce que le luxe a apporté à l'Europe moderne ? Il a couvert les prés verts et riants de taudis pour esclaves; il a détruit les fleurs et les arbres avec ses gaz empoisonnés; il a transformé les rivières en égouts, à tel point qu'en de nombreux endroits d'Angleterre les gens ont oublié à quoi ressemblaient un champ ou une fleur; leur idée de la beauté est un débit de boissons au décor clinquant et à l'atmosphère viciée, ou encore un théâtre à la vulgarité tapageuse. La civilisation s'en satisfait et n'en a cure. Le riche, lui, pense: «Tout va bien; le peuple est maintenant habitué à cela et, tant qu'il se contente de se remplir la bedaine de gruau à cochons, cela suffit.»je leur demande [aux travailleurs] de réfléchir à la bonne vie à venir, qui ressemblera aussi peu que possible à la vie actuelle des riches, car celle-ci ne représentant que l'envers de leur condition sordide, étant ainsi la cause de leur misère, ne peut rien avoir d'enviable ni de souhaitable.Je suis bien certain que lorsque l'humanité sera libre nous ne vivrons pas dans le luxe. Assurément, la vie comme les plaisirs d'hommes libres doivent être simples. Si nous frémissons devant cette nécessité aujourd'hui, c'est que nous ne sommes pas libres et que nous avons engoncé nos vies dans un système de dépendance tel qu'il nous a rendus fragiles et impuissants.

    Quelle sera d'abord formellement la position--la position politique--des membres de la nouvelle société ? La société politique telle que nous la connaissons n'aura plus cours: les rapports d'homme à homme ne seront plus subordonnés au prestige ou à la propriété. Ne seront pris en considération ni la position hiérarchique, ni la fonction de l'individu, comme au Moyen Age, ni l'étendue de ses biens, comme aujourd'hui, mais seulement sa personne. Les lois édictées par l'État sombreront dans le même oubli que la sacro-sainte noblesse du sang. Ainsi serons-nous d'un seul coup débarrassés de cette comédie qui exige que chacun de nous sacrifie sa vie aux prétendues nécessités d'une institution chargée de régler des problèmes qui ne se poseront peut-être jamais; les conflits concernant les droits et les désirs de chacun seront traités en tant que tels, c'est-à-dire réellement plutôt que légalement. Bien entendu, la propriété privée ne sera pas un droit: les articles de base seront si abondants qu'entre les individus les échanges élémentaires et directs ne seront plus impératifs.

    Quant aux activités humaines, elles ne seront pas assujetties à la même division du travail qu'à présentNous ferons de ces activités des tâches plaisantes, accomplies par nous-mêmes, ou bien par d'autres, sur le mode du volontariat; sinon, il nous faudra y renoncer définitivement.

       
    D'autre part, les concentrations de population auront atteint leur but, qui était de permettre aux gens de mieux communiquer entre eux et aux travailleurs de tisser des liens de solidarité: elles cesseront d'exister à leur tour. Les immenses quartiers industriels seront démolis et la nature cicatrisera les plaies qu'ont créées l'avidité insouciante et la stupide terreur des hommes.La faim ou la misère de milliers de personnes ne seront plus liées aux caprices du marché, où s'échangent des marchandises qui ne valent même pas la peine d'être fabriquées. Il va enfin de soi que les centres de l'escroquerie et du larbinisme, comme le tas de fumier où se trouvent nos demeures (je veux parler de Londres), pourraient encore plus aisément disparaître

    Voyons maintenant ce que pourrait être dans l'avenir l'enseignement, aujourd'hui totalement soumis au commerce et à la politique. Personne n'est éduqué pour devenir un homme, mais certains le sont pour détenir la propriété et d'autres pour la servir. Il faut là aussi un changement révolutionnaire, celui qu'impose une vie simple mais sans ascétisme. Nous devons également, dans ce domaine, nous débarrasser de la néfaste division du travail.

    Tous [les] arts élémentaires [ ceux de la vie quotidienne comme cuisiner, boulanger, coudre, etc.]  doivent entrer dans les mœurs, tout comme l'art d'écrire, de lire, ainsi que celui de réfléchir qui, à ma connaissance, n'est encore enseigné aujourd'hui ni à l'école ni à l'université.

    Éduqué dans ces mœurs et familier des arts, le citoyen pourra ainsi jouir de la vie qui s'ouvre à lui. Car quelle que soit la manière dont il développera l'usage de ses facultés, la communauté lui fournira des conseils, des occasions ou des matériaux afin de l'aider.Et l'accroissement de son plaisir dans la vie quotidienne se fera non pas aux dépens des autres citoyens mais à leur profit. Vous savez qu'aujourd'hui les récompenses offertes pour encourager l'effort de ceux qui ne sont pas stimulés par le fouet, ou la menace de mourir de faim, sont peu variées et se résument en général pour l'homme de talent à l'espoir d'accéder à une position où il n'aura pas à employer ses forces; bref, dans notre civilisation, l'ennui que produit la satiété couronne la vaillance de l'effort. En revanche, dans d'autres conditions socialesje ne crois pas du tout que le fait que les hommes s'occupent de leurs propres affaires implique ou même fasse courir le risque de les voir limiter leurs efforts à leur intérêt personnel. Ayant enfin compris que leur vie serait ce qu'ils en feraient, ils en concluront immédiatement que la vie sans effort est morne. Je ne sais pas, évidemment, dans quelle direction doivent s'exercer ces efforts: je peux seulement affirmer que les hommes seront libérés de la sordide obligation de travailler à ce qui leur déplaît, comme c'est le sort habituel des hommes civilisés.

    Je ne doute pas personnellement que les arts raviveront les sens d'hommes désormais en bonne santé physique. Ainsi l'architecture et les arts apparentés refleuriront parmi nous, comme à l'époque qui a précédé la civilisation. Car celle-ci, par choix éthique et politique, empêche leur développement en nous contraignant à vivre dans un monde crasseux, désordonné et inconfortable, qui heurte en permanence nos sens et nous force à émousser inconsciemment leur acuité. Aujourd'hui, un homme sensible à l'aspect extérieur des choses ne peut que souffrir dans le Sud-Lancashire ou à Londres; il est perpétuellement en proie à la violence et à la colère, et il doit, pour ne pas devenir fou ou encore assassiner un être nuisible et être pendu pour ce crime, tenter d'émousser sa sensibilité. Cela implique bien entendu que de plus en plus de gens naîtront privés de cette sensibilité gênante. Débarrassons-nous donc de cette coercition irrationnelle, et nos sens connaîtront le développement qui leur est normalement dû, avec le plaisir que leur exercice procure; ce qui, en résumé, signifie que l'art et la littérature retrouveront ainsi leur humanité et leur sensualité.
             

     

    Je vais maintenant essayer de tirer une conclusion de ces remarques décousues et vous exposer de manière plus concise et plus aboutie mes idées sur la société dans laquelle j'aimerais renaître un jour. Cette société ignore la signification des mots riche et pauvre, le droit de propriété, les notions de loi, de légalité ou de nationalité: c'est une société libérée du poids d'un gouvernement. L'égalité sociale y va de soi; personne n'y est récompensé d'avoir rendu service à la communauté en acquérant le pouvoir de nuire à autrui.

    De cette saine liberté naîtront les plaisirs du développement intellectuel que les hommes civilisés ont si stupidement tenté de séparer de la sensualité de la vie, et de glorifier à ses dépens. Les hommes suivront l'enseignement de la beauté et en inventeront les formes, par égard pour eux-mêmes et non pour assujettir leurs semblablesCar seuls les travailleurs, et non les pédants, peuvent produire un art vrai et vigoureux.

    Le travail comme le repos seront goûtés avec plaisir tandis que disparaîtra de la surface de la Terre la moindre trace de l'ancien esclavage. N'étant plus rongés par la peur et l'anxiété, nous aurons le temps d'éviter de défigurer la planète par la misère noire ou la crasse, et la laideur fortuite disparaîtra de même que celle que produisait la pure méchanceté.Mais peut-être pensez-vous que le succès même de cette société, si heureuse et paisible, l'entraînera à nouveau vers la corruption ? Ce serait plausible si les hommes n'étaient pas vigilants et valeureux. Mais nous avons pris comme hypothèse qu'ils seront libres et des hommes libres doivent être responsables, ce qui signifie qu'ils seront vigilants et valeureuxcertainement plus capables de remédier à leurs problèmes que ceux d'aujourd'hui, enlisés dans un mélange confus d'autoritarisme et de révolte inconsciente.      
           …

    la vie simple que j'ai évoquée, et que certains nomment stagnation, procurerait une existence digne de ce nom à la grande majorité des humains et serait pour eux du moins une source de bonheur. Ils atteindraient ainsi un niveau de vie plus élevé, jusqu'à ce que le monde commence à se peupler, non pas de gens communs, mais d'êtres honnêtes, non pas d'individus superbement conscients de leur supériorité «intellectuelle» comme aujourd'hui, mais de personnes dignes et respectueuses de la personnalité des autres, car ils se sentiraient heureux et utiles, c'est-à-dire vivants.  
    Quant aux êtres supérieurs, si un tel monde n'était pas assez bon pour eux, je suis désolé, mais je leur demanderais comment ils s'accommodent du nôtre, qui est pire. Je crains qu'ils ne doivent répondre: «Nous le préférons car il est pire et que nous, en conséquence, nous y vivons relativement mieux.»

    Hélas, mes amis, voilà les propos des fous qui sont actuellement nos maîtres. Les maîtres de fous alors, dites-vous ? Oui, exactement. Cessons donc d'être fous, et ils cesseront d'être nos maîtres. La tentative en vaut la peine, croyez-moi, quoi qu'il advienne ensuite.

    Je conclurai ainsi mon rêve d'avenir: la preuve que nous ne serons plus fous sera que nous n'aurons plus de maîtres.

     

     

    Morris, William "The Society of the Future."

    Trans. Olivier Barancy. "La Société de l’Avenir." L’Âge de L’Ersatz.

    Paris: Éditions de L’Encyclopédie des Nuisances, 1996. 59-81.

     

    Texte intégral  http://www.morrissociety.org/society.of.the.future.french.html

     

     

    * Dimanche sanglant voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Bloody_Sunday_(1887)

     

     

     

     


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