• l’effort humain / Jacques Prévert 1946

    L’effort humain   

     

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     pochoir du groupe Nice Art sur un mur d'Aubervilliers

     

    Jacques Prévert, 1900-1977, poète, scénariste, acteur, compositeur…

     

    L’effort humain

    n’est pas ce beau jeune homme souriant

    debout sue sa jambe de plâtre

    ou de pierre

    et donnant grâce aux puérils artifices du statutaire

    l’imbécile illusion

    de la joie de la danse et de la jubilation

    évoquant avec l’autre jambe en l’air

    la douceur du retour à la maison

    Non

    l’effort humain ne porte pas un petit enfant sur l’épaule

    droite

    un autre sur la tête

    et un troisième sur l’épaule gauche

    avec les outils en bandoulière

    et la jeune femme heureuse accrochée à son bras

    L’effort humain porte un bandage herniaire

    et les cicatrices des combats

    livrés par la classe ouvrière

    contre un monde absurde et sans loi

    L’effort humain n’a pas de vraie maison

    il sent l’odeur de son travail

    et il est touché aux poumons

    son salaire est maigre

    ses enfants aussi

    il travaille comme un nègre

    et le nègre travaille comme lui

    L’effort humain n’a pas de savoir-vivre

    l’effort humain n’a pas l’âge de raison

    l’effort humain a l’âge des casernes

    l’âge des bagnes et des prisons

    l’âge des églises et des usines

    l’âge des canons

    et lui qui a planté partout toutes les vignes

    et accordé tous les violons

    il se nourrit de mauvais rêves

    et il se saoule avec le mauvais vin de la résignation

    et comme un grand écureuil ivre

    sans arrêt il tourne en rond

    dans un univers hostile

    poussiéreux et bas de plafond

    et il forge sans cesse la chaîne

    la terrifiante chaîne où tout s’enchaîne

    la misère le profit le travail la tuerie

    la tristesse le malheur l’insomnie et l’ennui

    la terrifiante chaîne en d’or

    de charbon de fer et d’acier

    de mâchefer et de poussier

    passée autour du cou

    d’un monde désemparé

    la misérable chaîne

    où viennent s’accrocher

    les breloques divines

    les reliques sacrées

    les croix d’honneur les croix gammées

    les ouistitis porte-bonheur

    les médailles des vieux serviteurs

    les colifichets du malheur

    et la grande pièce de musée

    le grand portrait équestre

    le grand portrait en pied

    le grand portrait de face de profil à cloche-pied

    le grand portrait doré

    le grand portrait du grand divinateur

    le grand portrait du grand empereur

    le grand portrait du grand penseur

    du grand sauteur

    du grand moralisateur

    du digne et triste farceur

    la tête du grand emmerdeur

    la tête de l’agressif pacificateur

    la tête policière du grand libérateur

    la tête d’Adolf Hitler

    la tête de monsieur Thiers

    la tête du dictateur

    la tête du fusilleur

    de n’importe quel pays

    de n’importe quelle couleur

    la tête odieuse

    la tête malheureuse

    la tête à claques

    la tête à massacres

    la tête de la peur.

     

    in Paroles ed le point du jour 1946

     


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